


Chaque été, la même scène se répète : on boucle les derniers dossiers, on prépare son absence, on écrit son message automatique… puis on part en vacances avec une petite voix dans la tête.
« Et si quelque chose tombe pendant mon absence ? »
« Et si mon équipe a besoin de moi ? »
« Et si je rate une information importante ? »
Pour beaucoup de managers, de dirigeants ou de professionnels RH, déconnecter n’est pas aussi simple que de fermer son ordinateur. Le travail reste parfois présent mentalement, même quand les notifications sont désactivées.
Pourtant, la pause n’est pas un luxe. C’est une condition de récupération. Dans un contexte où 7 salariés sur 10 déclarent avoir déjà ressenti un trouble lié au travail, où 41% disent avoir déjà travaillé moins efficacement en raison de leur santé mentale, et où le soutien du manager apparaît comme l’un des principaux leviers de bien-être mental, la capacité à vraiment récupérer devient un sujet de santé mentale, mais aussi de performance durable.
Chiffres issus de la Grande Enquête sur la santé mentale au travail.
Pourquoi et comment créer les conditions d’une vraie récupération, adaptée à ses besoins, sans culpabiliser ? On vous l’explique dans cet article, avec les conseils de Sylvie Chauvin, psychologue référente chez Moka.Care et ex-DRH.
Pendant l’année, notre cerveau est en permanence sollicité : réunions, décisions, messages, priorités qui changent, imprévus, tensions relationnelles, arbitrages managériaux, sujets RH sensibles…
Même lorsque l’on aime son travail, cette sollicitation continue a un coût. Elle maintient le corps et l’esprit dans un état d’activation élevé : on anticipe, on répond, on surveille, on résout.
Lorsqu’un manager consulte ses mails tous les soirs, répond à quelques messages « juste pour avancer» , garde Slack ouvert « au cas où », son cerveau reçoit le signal que le travail reste accessible, prioritaire, potentiellement urgent. Même si cela ne prend que quelques minutes, cela peut suffire à maintenir une forme d’hypervigilance et empêcher le cerveau de récupérer.
Les vacances permettent précisément cela. Elles offrent un changement de rythme, de lieu, d’attention. Elles permettent au cerveau de ne plus être uniquement tourné vers la résolution de problèmes. Elles redonnent de la place à d’autres formes de présence : être avec ses proches, dormir davantage, marcher, lire, ne rien faire, laisser son esprit vagabonder.
Ce temps-là n’est pas vide. Il est nécessaire.
C’est aussi pendant ces moments que l’on retrouve de la clarté. Beaucoup de personnes disent avoir leurs meilleures idées loin de leur bureau, parce que leur cerveau a enfin l’espace nécessaire pour faire des liens autrement.
« Pour les athlètes, les temps de repos sont aussi importants que les temps d’entraînement, pour éviter les blessures et être plus performant. Il est important de s’autoriser à mettre son cerveau au repos, en identifiant ce qui nous ressource. » Explique Sylvie Chauvin, directrice du comité scientifique de Moka.Care
Déconnecter ne sert donc pas seulement à “se reposer”. Cela permet aussi de restaurer ses capacités d’attention, de décision, de créativité et de régulation émotionnelle. Autrement dit : ce dont les managers et les équipes RH ont justement besoin pour bien accompagner les autres.
En France, le droit à la déconnexion est inscrit dans le Code du travail. Il vise notamment à garantir le respect des temps de repos, des congés, ainsi que de la vie personnelle et familiale. À défaut d’accord, l’employeur doit élaborer une charte qui définit les modalités d’exercice de ce droit et prévoit des actions de formation et de sensibilisation à un usage raisonnable des outils numériques.
Mais dans les faits, la déconnexion ne repose pas uniquement sur un texte ou une charte. Elle repose aussi sur une culture managériale.
Un collaborateur peut avoir techniquement le droit de ne pas répondre, mais se sentir obligé de le faire si son manager envoie des messages pendant ses congés. Un manager peut encourager ses équipes à couper, mais continuer lui-même à répondre à tout, envoyant malgré lui le signal inverse. Une équipe peut avoir des règles de fonctionnement très claires, mais les oublier dès qu’un sujet devient urgent.
C’est là que le rôle des RH et des managers est central : rendre la déconnexion possible, explicite et légitime.
Cela passe par des règles simples :
Mais cela passe aussi par des signaux plus subtils : ne pas faire de la disponibilité permanente une preuve d’engagement, ne pas laisser penser qu’un “bon manager” est forcément quelqu’un de joignable tout le temps.
Car à force de normaliser la connexion permanente, on finit par fragiliser tout le monde : ceux qui partent, ceux qui restent, et ceux qui reviennent.
Pour autant, parler de déconnexion ne veut pas dire imposer une règle rigide et identique à tout le monde.
Certaines personnes ont besoin de couper totalement pour se sentir bien. Elles suppriment les applications, laissent leur ordinateur chez elles, ne regardent aucun message pendant deux semaines. Pour elles, c’est la seule manière de décrocher vraiment.
D’autres peuvent se sentir plus sereines en gardant un petit point de contrôle. Par exemple : vérifier une fois tous les deux ou trois jours qu’aucune urgence majeure n’est tombée, sans répondre au reste. Pour certaines personnes, l’interdiction totale de regarder peut devenir plus anxiogène que le fait de jeter un œil dans un cadre limité.
« La bonne question à se poser n’est pas : est-ce que je dois absolument tout couper ? Mais plutôt : qu’est-ce qui me permet vraiment de mieux récupérer ? » Explique Sylvie Chauvin.
La déconnexion réaliste et « réussie », c’est cela : trouver une organisation qui protège la récupération, sans créer une pression supplémentaire.
Quelques questions utiles à se poser :
Quelques repères concrets :
Il n’y a pas de bonne réponse universelle. Mais il y a une règle simple : les vacances doivent rester un temps de récupération, pas un temps de surveillance.
« Il peut être intéressant de voir ce temps de vacances comme une prise de recul pour soi et pour ses équipes pour trouver du sens, observer son rapport aux outils numériques et sa capacité à déléguer, analyser ce qui nous donne et prend de l’énergie, et ajuster à la rentrée. » conseille Sylvie Chauvin.
Pour préserver les bénéfices de la pause, il est utile de prévoir un sas de reprise :
« Mettre en place des rituels d’équipe en présentiel à la rentrée permet de mieux se retrouver et se reconnecter aux autres. » explique Sylvie Chauvin.
Dans beaucoup d’environnements professionnels, la disponibilité serait associée à l’engagement. Mais la responsabilité ne consiste pas à être connecté en permanence.
Elle consiste aussi à savoir préserver son énergie, poser des limites claires, organiser la continuité, et montrer qu’il est possible de travailler sérieusement sans faire de l’hyperdisponibilité une norme.
Pour les managers, c’est même un signal fort envoyé aux équipes : on peut être engagé sans être joignable tout le temps. On peut prendre soin de son travail sans sacrifier ses temps de repos. On peut avoir des responsabilités et avoir besoin de récupérer.
Déconnecter ne veut donc pas dire disparaître, c’est reprendre la main sur son attention, son rythme et ses limites. Et parfois, c’est précisément ce qui permet de revenir plus disponible, plus lucide, plus patient, plus créatif. En un mot : plus capable de tenir dans la durée.


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